QUAND L'AGRICULTURE TUE

Enquête sur le suicide et la détresse psychologique des hommes et des femmes qui nourrissent le Québec.

Nourrir le monde, un métier à part

Nicolas Mesly, reporter et photographe
Hugo Jolion-David, journaliste vidéo


Sans être « macho », l’agriculteur possède des valeurs traditionnelles qui valorisent le courage, l’indépendance, la force et la persévérance. « Il ne parle pas de ses émotions parce que c’est très dur pour lui d’admettre qu’il a des problèmes financiers ou encore des problèmes avec son fils, ça touche la honte », explique la psychologue Pierrette Desrosiers, spécialiste du monde agricole. 


Les agriculteurs qui la consultent gèrent des entreprises où le milieu familial et celui du travail se confondent, des entreprises qui ont souvent été transférées depuis plusieurs générations. Ces entreprises valent aujourd’hui, selon l’experte, entre un demi-million $ et 30 millions $. « Ils ne comptent pas leurs heures! Il y a moins d’enfants intéressés à prendre la relève et c’est difficile de trouver de la main-d’œuvre compétente », dit-elle.  


En plus, ses clients jonglent avec l’imprévisibilité. Que ce soit la météo, les rendements des récoltes ou la santé des animaux. Ils doivent aussi composer avec les prix en yoyo des grains, des engrais ou autres intrants. Bref, ils portent plusieurs casquettes – vétérinaire, agronome, courtier, gestionnaire de ressources humaines, – en plus de celle de mécanicien, car un bri de machinerie en pleine récolte peut se traduire par des pertes de plusieurs milliers de dollars. 


Y a-t-il des profils d’agriculteurs suicidaires? 


Personne n’est à l’abri, répond la psychologue. La route tortueuse qui mène à l’irréparable est multifactorielle : la relève qui n’est pas intéressée, des problèmes de consommation, de divorce ou de graves problèmes d’endettement. 


Les agriculteurs québécois sont les plus endettés au Canada, voire en Amérique du Nord. Selon Bertrand Montel, un expert financier du domaine agricole et consultant, l’agriculture québécoise a besoin d’une injection de 20 milliards $ d’ici 2025, pour moderniser son parc de bâtiments, de machineries et adopter de nouvelles technologies, afin de rester dans la course. Ceci au moment où le système actuel pousse les agriculteurs à grossir leurs entreprises.

« Il ne parle pas de ses émotions parce que c’est très dur pour lui d’admettre qu’il a des problèmes financiers ou encore des problèmes avec son fils, ça touche la honte ».
– Pierrette Desrosiers


« Ce n’est pas vrai que tout le monde est capable de gérer des fermes de 300 vaches. On n’a pas tous la même tolérance au stress et il faut de la place pour de plus petites entreprises », affirme Pierrette Desrosiers.  


D’après l’économiste agricole et professeur en gestion à l’Université Laval Raymond Levallois, sans pouvoir chiffrer un nombre exact, une simple hausse des taux d’intérêt risque de déboulonner une partie des quelque 5600 fermes laitières existantes. Selon lui, des petites fermes de 70 vaches bien gérées peuvent tirer leur épingle du jeu.


Plus de 400 chefs d’entreprises avaient lancé la serviette durant la crise du porc à la fin des années 2000. Les deux tiers des producteurs de porcs étaient en détresse psychologique élevée, « un cas de santé publique », explique Ginette Lafleur. La baisse du prix du porc, les maladies décimant les troupeaux, puis l’augmentation des dépenses et des contraintes environnementales avaient contribué à miner le moral des troupes. 


D’après Pierrette Desrosiers, plus un agriculteur attend pour consulter, plus les dommages collatéraux sont grands. « Le suicide est un cri de désespoir. La perception de ceux qui posent ce geste est altérée. Ils ont l’impression qu’ils vont libérer leurs proches d’un fardeau », explique-t-elle. 


À un client père de deux petites filles, qui avait l’impression de se lever avec un poids de 500 livres tous les matins, et qui nourrissait des idées suicidaires, la psychologue a répondu : « Si vous quittez comme vous voulez le faire, croyez-vous que vos deux petites puces de deux et quatre ans auront la capacité de porter votre poids de 500 livres? ». Ce producteur, aujourd’hui, est toujours en vie. 

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