QUAND L'AGRICULTURE TUE

Enquête sur le suicide et la détresse psychologique des hommes et des femmes qui nourrissent le Québec.

Mission: sauver la vie des agriculteurs

Nicolas Mesly, reporter et photographe
Hugo Jolion-David, journaliste vidéo



« Je cherchais de l’aide sur Internet. Je tapais « détresse », « agriculteur », « agriculture ». J’ai trouvé Au cœur des familles agricoles la veille du décès de Francis. J’ai remis à demain de les appeler », raconte Geneviève Racine dans un émouvant témoignage. Son conjoint s’enlevait la vie le lendemain, le 17 juillet 2014, après être passé entre les mailles du filet du réseau de la santé publique.


Créé en 2003, l’organisme Au cœur des familles agricoles (ACFA) vise à combler une lacune du réseau de santé publique. « Notre expertise vient du fait que nous connaissons le monde agricole », explique René Beauregard, nommé directeur général en février 2016 à la suite du départ à la retraite de sa fondatrice, Maria Labrecque Duchesneau. 


Située dans un quartier résidentiel de Saint-Hyacinthe, la capitale agroalimentaire du Québec, la maison Au cœur des familles agricoles est une oasis de paix. En 2016, une vingtaine d’agriculteurs et agricultrices, psychologiquement à bout, ont séjourné quelques jours dans une des quatre chambres de la maison « pour décrocher », et recharger leurs batteries.  


« Nous avons aussi réalisé 713 interventions par rencontres téléphoniques ou personnelles et 70 % des demandes d’aide provenaient d’éleveurs laitiers », précise René Beauregard. 


Lui-même ex-agriculteur, René Beauregard a dû laisser une entreprise porcine prospère par manque de relève. Le personnel de l’ACFA, cinq personnes en tout, parle, écoute et décode le langage agricole. L’organisme dispose d’une ligne téléphonique ouverte à la grandeur du Québec 24/24, sept jours par semaine. Et ses trois travailleuses de rangs, l’équivalent de travailleuse de rues, tentent de détecter les problèmes en amont.  


Pour le moment, ce service est limité à six régions, mais on cherche à répliquer le modèle de l’ACFA dans toute la province. « On espère obtenir du financement du Dr Gaétan Barrette et de Laurent Lessard », respectivement ministre de la Santé et des Services sociaux et ministre l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec, indique René Beauregard.  


Métier : travailleuse de rang


 « J’ai des horaires atypiques. Mes clients, je les rencontre quand il pleut, incluant le samedi soir. Quand il fait beau, ils travaillent aux champs », explique Nancy Langevin, une des trois travailleuses de rang à l’emploi de l’ACFA depuis l’automne 2016. 


Diplômée en 2013 d’un bac en travail social de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR), Nancy Langevin est retournée sur les bancs d’école après avoir possédé sa propre ferme laitière pendant une dizaine d’années et elle a travaillé huit autres années dans différentes entreprises agricoles. Elle détient aussi un diplôme en gestion et exploitation de l’Institut de technologie agricole (ITA) de La Pocatière (1991). 


Nancy Langevin fait régulièrement « une run de lait », des visites aléatoires, dans les fermes réparties sur l’immense territoire de Chaudières-Appalaches. Jusqu’ici, elle a pris le pouls moral de 225 agriculteurs et agricultrices. Son rôle, affirme-t-elle, en est un d’écoute et de consultation. Au besoin, elle dirige certaines personnes vers des psychologues ou encore des psychiatres. « La société se préoccupe avec raison du bien-être animal. Mais elle devrait aussi se préoccuper de la santé psychologique des producteurs. Ils ont besoin de reconnaissance, c’est eux qui nous nourrissent! », conclut-elle. 

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