QUAND L'AGRICULTURE TUE

Enquête sur le suicide et la détresse psychologique des hommes et des femmes qui nourrissent le Québec.

Le cri du coeur d'une veuve de la ferme

Nicolas Mesly, reporter et photographe
Hugo Jolion-David, journaliste vidéo


Qui prend mari prend pays. Et en jetant son dévolu sur Francis Côté, un jeune agriculteur de L’Ange-Gardien, sur la Côte-de-Beaupré, Geneviève Racine savait dans quelle aventure elle s’embarquait. « C’est un mode de vie, un projet commun. La ferme occupe nos pensées 24 heures sur 24, 365 jours par année, avec une pression de performance constante », explique la jeune femme de 42 ans, détentrice d’un bac en relations industrielles et d’une maîtrise en gestion des ressources humaines de l’École nationale d’administration publique (ENAP). 


Possédant un emploi à l’extérieur de l’entreprise laitière, Geneviève n’en tenait pas moins la comptabilité. Et son conjoint, détenteur d’un DEC en gestion d’entreprise agricole de l’ITA de La Pocatière, avait plus d’un atout pour réussir. Mais ce projet de vie commune s’est arrêté de façon tragique, le 17 juillet 2014. À 42 ans, en pleine force de l’âge, Francis Côté mettait fin à ses jours. Il laissait derrière lui Geneviève et leurs deux jeunes filles Camille, dix ans, et Alice, huit ans, sa mère, sa famille et ses voisins. Avec une question restée sans réponse : comment une personne aussi solide, joyeuse, positive a-t-elle pu en arriver là?   


De l’aide pour Francis, Geneviève a remué ciel et terre pour en trouver entre le 2 et le 17 juillet 2014. « Il ne dormait plus. Il avait perdu 40 livres dans le temps de le dire. Il était d’accord pour consulter. Alors on a vu trois médecins en six jours, dont son médecin de famille, un autre dans une clinique sans rendez-vous qui nous a référés à l’urgence psychiatrique de l’Enfant-Jésus. Ils répondaient tous, “Bien monsieur, vous êtes surmené, vous avez besoin de vacances”, comme si les vaches pouvaient se traire toutes seules », raconte-t-elle. 

Geneviève Parent a remué ciel et terre pour obtenir de l'aide psychologique pour son conjoint, Francis Côté. Sans succès.

Geneviève Racine a remué ciel et terre pour obtenir de l'aide pour son conjoint, Francis Côté. Sans succès.


Les médecins, dépassés?


« J’ai constaté avec stupéfaction que 23 % des agriculteurs qui avaient mis fin à leurs jours avaient consulté un médecin dans la quinzaine de jours auparavant », explique Ginette Lafleur, doctorante au Centre de recherche et d’intervention sur le suicide et l’euthanasie (CRISE) à l’UQAM. Selon elle, les médecins du réseau de santé du Québec auraient tout intérêt à suivre une formation spécifique, pour comprendre la réalité du monde agricole. 


En juin 2016, l’Union des producteurs agricoles (UPA) a lancé une vaste opération « Agir en sentinelle pour la prévention du suicide » en collaboration avec l’Association québécoise de prévention du suicide (AQPS). « On a formé 43 formateurs et 600 sentinelles pour repérer les signes de détresse chez les producteurs », explique le responsable du dossier de la santé psychologique à l’UPA, Pierre-Nicolas Girard.


Tous les professionnels appelés à travailler avec un agriculteur, incluant d’autres producteurs — agronomes, conseillers, vendeurs d’engrais ou de moulées, inséminateurs, vétérinaires — sont invités à devenir « sentinelle », indique M. Girard. Du coup, l’opération visait aussi à sensibiliser le personnel des Centres intégrés en soins et services sociaux, ajoute celui qui dit avoir connu cinq producteurs qui sont passés à l’acte depuis dix ans.


En juin dernier, l’AQPS  a remis le prix Meritas  à l’UPA pour souligner cet effort


« Je lève mon chapeau à cette initiative, mais après, on achemine les producteurs en détresse où dans le système? Il y a des listes d’attente partout, l’expertise et les budgets ne sont pas là », questionne la psychologue Pierrette Desrosiers, elle-même mariée à un agriculteur, et spécialiste reconnue de la santé psychologique du monde agricole. 


Entre les mailles du filet


Geneviève Racine, elle, est passée entre les mailles du filet. Le jour fatidique, deux intervenantes du Centre de prévention du suicide de Québec (CPSQ) l’ont accompagnée à la ferme pour préparer l’annonce de la terrible nouvelle aux enfants et à la famille. Mais pour la suite des choses, aucune aide n'est disponible avant plusieurs semaines, à cause des listes d’attente, et le centre ne s’occupe pas des enfants, sa priorité. « Comment j’explique le geste de leur père aux enfants? », dit celle qui a vécu pendant plusieurs mois avec un terrible sentiment de culpabilité.

Heureusement, pour les fillettes, elle est référée à l’organisme Deuil Jeunesse dont le travail de l’intervenante auprès de Camille et d’Alice a été « extraordinaire ».


Geneviève Racine est aujourd’hui débarrassée de ce lourd sentiment de culpabilité, après avoir consulté des psychologues. En veut-elle à Francis? Non, plus maintenant. Mais il lui a fallu faire preuve d’une extraordinaire capacité de résilience, non seulement mentale, mais aussi logistique. Car du jour au lendemain, celle-ci se retrouve à devoir gérer une ferme de 50 vaches. « Sans la solidarité des agriculteurs voisins, je n’aurais pas pu y arriver », dit celle qui a vendu troupeau et machinerie un mois après la tragédie. 


La lente descente aux enfers


Geneviève Racine explique la lente descente aux enfers de son conjoint par une série de désillusions. Un problème financier survenu à la ferme deux ans auparavant est venu retarder son projet de retraite à 50 ans. Et c’est grâce à l’emploi extérieur de Geneviève que le couple a pu renégocier la dette de l’entreprise. Francis Côté avait aussi délaissé ses fonctions de leader syndical à l’UPA de la région, pour se retirer dans ses terres, ce qui a contribué à « son isolement ». Né dans une famille de cinq enfants, il avait repris seul la relève de l'entreprise.


En février 2014, cinq mois avant la tragédie, Francis avait tenté de réparer un problème technique dans un silo où était entreposé du maïs pour nourrir le troupeau. Mais au lieu de le régler, le problème s’est aggravé, et les vaches se sont mises à être malades et à avorter, parce que le grain était devenu du poison. « Francis avait perdu confiance en lui. Il disait avoir mis l’héritage de son père en péril et n’être plus bon à rien », se remémore la Geneviève Racine. L’éleveur portait le poids de la succession d’une ferme transmise depuis dix générations d’agriculteurs, explique-t-elle, dans la maison historique construite en 1886. 


« L’agriculture, oui, mais surtout pas au prix d’une vie, au prix du bonheur des enfants, c’est inconcevable! », ajoute-t-elle. Et elle exhorte les producteurs agricoles à ne pas hésiter à chercher de l’aide. Encore faut-il que celle-ci existe. 


 

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